Chapter 1
Première
partie
AUTOUR DU SILENCE
CHRONIQUE DES TEMPS MORTS
Dans l'épaisseur des
langues
les matins lèchent le silence de nos mères
quand leurs mains pétrissent les corps
apprêtés aux semailles du vent
on les nomme sauvagement
croupes
juments berbères
elles galopent dans le fumier des anges
font grincer les coeurs à la rimaille
d'un lieu sculpté
à même l'hiver
une larme serpente la dorsale de leurs rêves
à l'affût des étangs grenouillards
ces géantes gravent
des gestes neufs
sur la courbure du jour
oubliant leurs fils dans le magma des fatigues
elles grignotent les
secondes
pour faire croire que ça sent bon vers le haut
tandis qu'en bas
les hommes rotent
durant cette inertie
l'univers dépose des lumières
sur l'oeil réduit devant tous les feux
au regret de n'avoir pu énumérer
quelques enfants mauves
femmes d'éternité
leurs chevelures s'enroulent
autour d'un chaud frisson
quand la mémoire de leurs jambes
se referme sur la tendresse
dépôt de lumière
dans la moelle du lit
JEUX ET ENJEUX
Le temps se
fait vieux
quand les coeurs fous saignent
quand il n'y a plus de jeux à offrir aux enfants
quand les blessures s'enlisent
dans le secret des villes
le temps se
fait vieux
quand on confie le noir au blanc
le mourir au feu de paille
sans laisser de traces
dans la dictée
le temps se
fait vieux
quand les poètes confisquent le bleu
de nos mémoires
exposant les épines de nos amours
à la rosée des déserts
ALTERNANCE
Nous mourons
tous en colère
d'avoir gagné si peu de temps
pour apprendre à répéter des mots tendres
pendant le goutte-à-goutte des heures
nous moulant à la terre
nous voilà
ruines
et vieilles habitudes
lasses de n'avoir pas triomphé
couvertes de
pierres
les années s'enchaînent à nos rêves
dans le désordre des jours mal aimés
TROU DE MATIERE
Coagulé
dans la mémoire
un silence bouge
comme un mort qui bourgeonne
au coeur de l'aube
quand les pas frôlent la mécanique des corps
ces carcasses blindées
puis vient la nuit
enduite de peaux
que l'on réchauffe sous des textes
plastifiés
DÉCLIN DE L'OEIL
Belle faucheuse
la courte vie s'intéresse à ma vie
gisant au fond d'un tiroir
parmi les mauves et les gris
quand le voyage supprime les voyageurs
dans leur prison
ce délire insulte
l'écriture
comme un crachat
dans l'oeil de nos miroirs
j'hésite encore
entre la patine de la nuit
les véhémences du jour
et l'embarras du verbe
à disparaître
MURMURES FAUVES
Nul sourire
derrière les murs
dans les trous
errer comme un chien
qui ronge des mots tard le soir
sur les avenues mal-en-point
près des hangars
par-delà les nuits
où il n'y a plus rien à voir
plus rien à entendre que les murmures
des lendemains
des pour-plus-tard
ce rythme m'endigue
me ficelle la passion
m'enfirouape
m'achève
puis ça recommence
dans la procréation
et ça tire fort sur la bride
quand on comprend
qu'une seule folie en rut
peut en venir à bout
POUSSIÈRE DE RÊVE
Cette chose
qui meurtrit la nuit
c'est peut-être ma parole
dans toute sa barbarie
que mes jours tricotent à l'infini
c'est peut-être
aussi un rêve déshabillé
sur la peau d'un mot qui bouge
entre ma tête et l'oreiller
c'est peut-être
même ce mot
devenu paresseux
qui rêve d'un silence
dans la poussière du lit
c'est peut-être
enfin le silence qui me rêve
dans l'oeil du matin
BAIN DE LUNE
A cause du
clapotis des vagues sur mon dos
la lune se baigne toute nue dans mon lit
à la lueur de mon rêve inachevé
à cause du
viol des jours
et la nuit qui pointe du doigt
quand la poussière s'embrase
entre deux insomnies
à cause de
l'amour pour la mort
de ceux que j'ai regardés la veille
leurs gestes exilés dans ma gorge
transfusion de grenades
à cause d'une
cause qui n'en est pas une
tandis que la lune se baigne toute seule
dans la buée de leurs yeux
une pierre
roule dans la nuit froide
se meut très lentement
et je me rendors pour reconnaître demain
pareil à tous les autres
MOUVANCE
A l'abri d'une
folie qui tourne en rond
je ne parlerai plus de l'amour
mais plutôt de la mer
de ses mouvements salins
et du bleu de mes peurs
accrochées à la ceinture
sur vos dunes
je marmonne
comme un vieil animal qui rue
sur la mouvance des villes
quand les jours se tordent
dans les reliefs du ciel
LABYRINTHE
Pose tes yeux effrayés
près du lit marin
surtout ne bouge pas
les oiseaux te croient mort
noyé dans les sèves de l'enfance
si j'osais
j'emmurerais ton silence
dans le labyrinthe de tes doigts
étreignant la lumière
ordonne
et ma parole contaminera le pays
de ma chambre
tapissée de feuillage
et de plaisirs anciens
sous un ciel voyou
COUP D'OEIL
Sur les avenues
américaines
mon âme farouche s'habitue à la démence
quand il ne reste plus que des restes de peurs
sur le bord de l'assiette
mais surprends-moi quand même
montre-moi
des jeux de soleil
pour délivrer la jouissance
repliée derrière tes paupières
montre-moi
aussi des maisons
muettes à force de quotidien
quand les amours rustiques
égratignent les corps
oubliés sur la peau de novembre
montre-moi enfin des
lieux sans parlure
quand le soir cherche à nous mutiler
TOUJOURS TROP
J'ai toujours
un soleil dans ma poche
en cas d'extrême nécessité
quand le bonheur fait pitié
quand les matins blanchis par la chaux tourbillonnent
dans une ville délavée
alors que les rôles font mal
mal à mes gestes
coincés entre deux jours trop courts
trop courts pour être chantés par l'intime
trop usés par l'écho des autres
trop lourds pour l'amour
que l'on suspend aux branches de l'aube
trop discrets pour être répétés par des mots
trop libérés pour la prison
multipliés par une double intensité
mais j'ai la
preuve
qu'un arbre peut quand même se reposer
sous ses feuilles
malgré le nom que l'on donne aux visages
UN AUTRE JOUR
A cause d'une
lente noirceur
imprégnée sur vos corps assoupis
j'ai dû veiller au bord de la page
surveillant un peuple d'images qui louvoyaient
entre les mots et les cachots
là où le noir ronge le noir
barbouille les mémoires
d'instants inédits
quel étrange
bonheur
lorsque hier
une pluie de paroles déferlait
sur vos silences d'autrefois
dilatant les muscles de vos consciences rugueuses
et pourchassant les loups
jusqu'aux frontières de vos souvenirs
imaginez demain
quand il faudra balayer les feuilles mortes
les vieilles pierres crachées par la nuit
et les cendres des promeneurs en allés
vous chercherez
ensuite
des forêts réprimées par le temps
et des steppes qui murmurent
les mots d'argile
à peindre sur la liberté de l'autre
incitant la flamme de vos bras nus
à reprendre le poème entamé la veille
REFLET DU RÊVE
Ma nuit devient
silence
comme une pierre
quand les aiguilles de l'horloge grelottent
quand mes secondes vont s'évanouir
dans les siècles qu'il me semble avoir rêvés
mais il y a
toujours une aïeule
qui se promène en moi
brûlant les feux rouges
aux intersections de ma mémoire
les millénaires
m'épuisent
me font penser à un jeu sidéral
et si la terre
brille encore
c'est surtout à cause du reflet de la lune
ou de quelques étoiles perdues
dans le dessin d'une rêveuse isolée
je ne me sens déjà plus là
SOUS LA HOUSSE DU TEMPS
Perdu au fond
des sens
le jour ailé a revêtu ses plus beaux atomes
pour décrire la blancheur du corps
et le spectacle des formes
les mots eurent
cependant faim de vibrations
mais sous la housse du temps
nous n'étions plus que jeux de matière
au soleil
des morts accouplés en orbite
des toupies au tournant des époques
des hauts et des bas uniques
des curriculum vitae en transe
et des brouillons pris de vertige
HEURES BLEUES
Si j'ai l'oeil
étendu sur la paille
d'un vieux grenier clandestin
c'est pour voir
pour jouir
pour pouvoir jouir d'une goutte d'eau
petite larme revêtue de silences
devant le coeur secret des enfants chauves
qui sucent des songes au coin des rues
prise au piège
par une voisine imaginaire
(ma plus proche éphémère jamais rencontrée)
je me demande si la lumière est allumée
ou non
mais je vis
quand même
je vis comme une pendule sans avenir
oubliant les heures bleues
derrière mes rideaux
PAS VIOLETS
Viennent des
jours comme ça
quand mes pas chaussent les pas perdus
des personnes aux pattes légères
de marches rapides et de jogging
ils errent
d'une mort à l'autre
devant un crépuscule violacé
certains jours
ne s'habituent pas
à la pointure de mes pas
vont se coucher sur ma mémoire d'enfant
viennent encore
d'autres jours
qui me font mal aux pieds
ils dérivent sur mes pas essoufflés
puis s'en retournent à leurs affaires
il y a des
jours comme ça
qui ne me ressemblent pas
IMAGES FROISSÉES
Devant les
mirages plantés dans l'asphalte
je grisonne bêtement comme une fin d'été
engloutie dans l'ennui des autres
et je disparais dans mes pensées tropicales
en levant parfois le petit doigt
pour faire des signes aux passants
sans voir leur image qui me triture l'oeil
comme une plaie
mais je n'oublie
pas
que la voix des morts ne porte plus à rire
quand leurs cancers tuent sèchement les saisons
et je ne ricane plus devant le calendrier
où les matins n'ont plus de dates
ni de tendresse à mendier sur le corps
des disparus
JOUR CALCINÉ
Au centre de
l'errance
mon lit a dû exagérer un rêve
c'était l'autre
nuit
une nuit de cuir dans le spasme d'un cri
d'où personne n'échappe
c'était la
nuit
ou peut-être un jour calciné
par les vapeurs d'un parfum noir
un jour momifié
dans la solitude vicieuse d'un rêve inachevé
mais cette
nuit-là
je n'y étais pas
je veillais le jour dans son mouroir
EXTASE
Sous le poids
du soir
une lumière attendrit la couleur
des mots crispés sur un corps céleste
ses morts exemplaires
et les quotidiens interminables
en extase devant une poudre d'os
d'une lèvre
à l'autre
se propage le désir
pour affoler les gestes du corps qui attend
gelé
viens prendre un bain dans mes veines
SOUVENIRS FLEURIS
étendus
les morts sont pâles et tristes
comme d'anciens vivants
qui ne font confiance à personne
ils attendent
leurs sentences
sans pouvoir sortir du soir
vieux rose cendré
dans les coulisses
ils frissonnent devant un catalogue usé
que leur vie a avalé page par page
laissant une floraison de souvenirs
au seuil de la porte
sans frapper
DANS LE FOUILLIS DES SAISONS
La nuit s'enfuit
sous un orage mental
devant une lune calcinée
par les amours qui finissent mal
sur les rives trop embrassées
américaines
la nuit s'enfuit
dans le fouillis des saisons
quand les poètes maquillent de brume
leurs hivers
puis transforment la solitude des autres
en jeu de mots douteux
la nuit s'enfuit
comme une peine d'amour
FOULE ANECDOTIQUE
Des souvenirs
furent oubliés derrière le décor
tels de vieux figurants qui attendent leur tour
des cendres dans la bouche
avec l'envie de parler du cri
mais le rideau
ne s'ouvre pas
devant une foule anecdotique
qui frémit au coeur des morts
de janvier à décembre
sans applaudir
ils attendent
toujours
ces vieux souvenirs gommés au programme
AUTOUR D'UN DÉLIRE
Quand le jour
boude
la nuit déplace mes ancêtres
dans le champ voisin
ils rôdent
en pointillés
sans savoir s'ils avancent
ou s'ils reculent
ils mijotent dans leurs désirs
ils ne ricanent plus
ils sont là comme des reflets du soir au matin
ils résistent aux heures
et leurs amours sont d'acier
leurs yeux gravitent autour d'un délire
ils n'y croient pas
nos fièvres les froissent
ils pincent nos petites morts quotidiennes
pour voir si ça fait mal
leurs images reposent
muettes
JOUR FLANEUR
Un dimanche
se faufile à travers les branches
d'une fin d'automne
quand le temps passe près des amants
sans tricher
quand le texte saisit l'absence
et palpe le monde alentour
affligé par l'insaisissable beauté d'un secret
ce jour flâneur
promène mes souvenirs
comme un ennui sculpté sur mesure
JOUR D'OMBRE
Au jour des
lessives
les corps délavés ont revêtu une vie immense
qu'un temps complice a déposé
sur mon silence
ils sont venus
rêver dans ma demeure
barbouillant de cris mes murs
leurs cernes d'angoisse incrustés
sur mon tapis
laissons les
songes à leurs songes
je déménage
SOUS LA CARESSE DES MOTS
Se saluer à
travers la voix
à travers l'oeil
pour faire durer le temps
pour dérober l'espace entre nos gestes
et inscrire un pacte
au registre de nos mémoires
Se reconnaître
à travers une parole intense
comme des fous entêtés
et sous la caresse des mots
diluer un peu de soi dans la lumière diffuse
UN DIMANCHE PROPRE
Menacée par
les grands
toujours amers et sans refuge
la peau rieuse d'un enfant
n appartient à nul parent
elle connaît
toutes les langues
elle a le privilège de la métamorphose
des amours subites
l'éclat du coeur tranquille
et des yeux qui labourent l'univers
entre deux silences
l'atelier du
monde entre ses mains
elle conjugue les jours
en proclamant l'ardeur des belles dames
les prouesses des chevaliers
parmi les odeurs de cuisine
à l'heure du dîner
et quand vient
le dimanche
le jardin est propre
très propre
trop propre
et l'enfant ne rit plus
il enjambe les chaînes des grands
en espérant que le ciel leur tombe sur la tête
CHAIR D'EMPIRE
Mon ami tranquille
longtemps déjà nous avons traversé la durée
à travers nos saisons si différentes
à travers nos passions oubliées
sur le coin d'une table
mon ami subtil
aussi vaste qu'un empire
que tes sens ont revêtu de chair
par-dessus la mienne
comme une moisson dressée
derrière la
page blanche
mais nos mains
peuvent encore ébruiter l'amour
trahir le faux de nos corps
quand le vrai se rit des interdits
PLUMAGE LUMINEUX
C'était un
oiseau
bleu comme un ciel
le plumage lumineux
son bec soulevant mon coeur
jusqu'à l'entrée du soir
c'était un
oiseau
doux comme un enfant
appelant la tendresse
comme un amant sur le sable chaud
TANGAGE
Sous un ciel
démesuré
nous partageons le désir
en deux parties égales
l'une pour détrousser le jour
l'autre pour faire rêver la nuit
derrière un écran de fumée
comme des pierres
resplendissantes
tes mots me draguent
frappent fort sur l'âme
me blessent de leur chant
me respirent jusqu'au cri
je verse alors
ma nuit liquide
dans un ciel sans fin
pour faire vibrer le silence
le jour est
fier
le coeur sent bon l'étreinte
et tanguent sur l'écume du lit
mes tremblements
AU TOURNANT DE LA NUIT
En attendant
le retour du déluge
mes paroles se sont répandues
entre les gratte-ciel
et les aller-retours des sans-desseins
sous les parapluies du «monde à pied»
sur des avenues encombrées de rumeurs
et de boucane
parmi les vivants et les morts
dans les fours à pain noir
au tournant de la nuit
ses cordes à linges vides
la puanteur du ciel
les bonheurs qu'on baptise jour après jour
dans un silence infernal
et la poussière de l'absence
quand la langue brûle trop près du coeur
DÉRAPAGE
J'ai la savate
qui claque
sous l'oeil démesuré de la nuit
ses gestes d'infortunes
durant les saisons mortes
dans les petites villes détestables
près de la rivière génétique de nos songes
j'ai la savate
qui dérape
quand mes mots deviennent liquides
sur la dernière étoile du corps amoureux
ROUGE LE MONDE
Vous avez laissé
échapper des souvenirs
sur le trottoir
piétiné les miens mortellement
graffiti sur les places
et rouge le monde
les mains propres
visage à découvert
vous me ressemblez à mourir
MÉNAGERIE DE PORCELAINE
Au bout de
son sang
la terre recensa ses êtres blêmes
cette ménagerie de porcelaine
circulant dans le calcaire des villes muettes
c'était végétal
et animal blessé
frères et soeurs aussi
venus vivre le vertige des vivants
sous un ciel en or massif
traînant leurs grosses pattes
dans les égouts de l'imaginaire
qu'un vent favorable peignait parfois en rose
parfois en gris
c'était je
pense un incident
à classer dans «faits divers»
NUS COMME DES GLAIVES
Les nuits sont
trop courtes
les jours meurent trop vite
le temps veille à la lumière des mots
qu'une guitare accompagne
sur la neige dorée
des enfants
circulent dans les veines du passé
ils caressent les orages dans la fièvre
de leurs envolées
et nus comme des glaives
ils s'entendent pour rire jusqu'au sang
désespérées
leurs blessures se jettent par la fenêtre
quand le soir se love dans le cou de l'hiver
PLAISIR DES PAUMES
Comme vous
dessinez bien sur ma vie
quand votre murmure trace les lignes
de mon corps
évoquant l'oiseau imaginé
ses ailes de feu figurant sur vos paumes
Comme vous
dessinez bien sur mon corps
quand vos paumes d'oiseau invoquent le plaisir
survolent les couleurs de ce lent destin
né agonisant
Comme vous
dessinez bien sur mon âme
à genoux
devant la légèreté des mots qui naissent
sous les draps
PLEIN MATIN
Si vous voulez
savoir où je suis
vous n'avez qu'à vous rendre au bord d'une rivière
sur la pointe des pieds
le temps où personne ne regarde
le temps de délier ma chair
et faire le plein du matin
le temps de rêver au fil de l'eau
sans déranger les verbes
le temps d'accorder mes mots sur les vôtres
le temps d'un enfant qui vous regarde venir
le temps de noyer le temps
et votre image dans la mienne
le silence est un projet qui me secoue franchement
VERTIGES DE L'EAU
Il se peut
que tes douleurs me portent
jusqu'à la racine de NOUS
lorsque ma chair foule ma chair
invente une colère
pareille aux vertiges de l'eau
il se peut que je
nourrisse ce désordre
en sirotant un café
comme une vieille amie refroidie
au fond d'elle-même
mais toujours remodelée
par la vague successive des heures
il se peut
aussi
que j'aie envie d'aller coucher ma vie
sur la tienne
éprouvant en secret le désastre de nos deuils
et l'humour
BLEU DÉSERT
Au milieu d'un
désert bleu
je suis infiniment azurée
parmi les corps plus grands que nature
et je roule dans le demi-sourire de l'aube
vers d'autres mirages
prenant forme de tout
l'hiver dans ses fourrures m'attend
LE FAUX DU FAUX
Quand mes yeux
eurent conquis le soleil
mon coeur s'est réfugié
sous les cendres de mon désir
condamnant les abus du jour
mais le ciel
en a vu d'autres
et les fous se sont empressés de m'inclure
dans un commercial à rabais
en attendant que la mort crache
sur leurs gilets
surtout les fins de semaine
maîtres féconds
ils ont toujours eu l'amour au large
loin de la vieillesse
leur sagesse comme une vertu détraquée
CETTE CHOSE QUI NOUS DÉSIRE TANT
On retombe
toujours en soi
dans les poudreries du coeur
et les singeries perpétuelles d'une mort promise souffle après souffle
Jours par-dessus nuits, elle rôde sous des traits tout à fait naturels, sans gravité, nous jetant à la figure des questions de commencements et de fins. J'avoue que je ne tiens plus à fréquenter les phrases intéressées par la chose. Cette chose qui nous arrache aux heures, fait grésiller nos secondes, ingurgite nos devenirs, vient trop souvent interrompre les conversations. Cette chose qui nous désire tant. Laissons-la attendre. Ça lui fera une belle jambe!
©
Éditions En Marge et Huguette Bertrand
Dépôt légal / 2e trimestre 1993; 2e édition : 2001, 66 p.
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada,
ISBN 2-9802204-3-41 - Tous droits réservés
La
Mort amoureuse
poésie
de Huguette Bertrand
Deuxième partie
MÉMOIRE COMPACTEIl fait un temps rigide
ce matin
un jour lunaire à vous croquer la chair
j'ai décidé de me terrer à l'intérieur de
moi-même
sans rien dire
puisque tout a été dit
j'y retrouve les terres
vierges qui m'habitent
elles convergent toutes vers le centre
là où nos préoccupations nous rassemblent
sans cesse je colle ma peau à celle des autres
je voyage à travers la peau des autres
tel un vice perpétuel
puisque hier n'est
plus
qu'aujourd'hui ne ressemble à personne
j'ai décidé d'épousseter ma mémoire
je pourrai ensuite savourer l'ordre des choses
sans déplacer les générations
j'expérimenterai alors le pouls du monde
c'est un peu comme marcher sur une corde raide
mais j'ai le goût du risque
mes mots explosent
je leur aménage des espaces particuliers
et rien entre les lignes n'est laissé au hasard
ils ne pèsent pas lourd dans la mémoire
je les apprivoise
et je leur propose des organisations de toutes sortes
ils s'écrivent comme des enfants blessés mais toujours renouvelés
une guerre synthétique
et brutale s'est soudainement abattue sur mes rêveries
elle m'a cloué le bec au silence des morts
elle montra la nuit au grand jour
elle souleva une tempête noire
comme le temps efface
tout bouleversement
je crois que je m'en remettrai
je sens circuler à
nouveau l'âge du monde dans mes veines
j'ai envie de m'éclater sur d'autres continents
d'explorer le mystère des mots de l'autre côté du
miroir
car mon temps rapetisse
comme une laine ébouillantée
il se repose
souillé par les jours passés dans l'engrenage des machines
il n'est pas en phase
terminale
il s'est simplement tu pour un moment
il rêve peut-être
aux pierres concassées du mur de Berlin
de ce qu'il en ferait si on les jetait toutes dans mon jardin
il rêve dans mon lit
tandis que moi je réfléchis sur ce que pourra bien être
demain
j'anticipe
la fatigue gagne du
terrain
j'ai la bouche cousue à mes rêves
et ma parole s'y promène en silence
c'est un de ces matins qui ne semblent pas vouloir se lever
malgré un soleil époustouflant qui incendie les alentours
je demeure toujours en attente d'un sujet qui ne tardera pas
le temps et la distance
me questionnent
je les sens parfois bouger au fond de moi
ce goût de poème dans la bouche me rassure
mes lèvres voudront-elles encore prononcer des mots d'ambiance
qui s'offriront gratuitement au monde
le doute m'habite
ma mémoire tourne en rond autour de moi
s'arrête parfois à la croisée de mon enfance
je me retrouve au milieu d'un paysage
ses senteurs franches ravivent mes lointaines amours
sur les pentes
dans les champs
près d'un ruisseau
en haut d'un cerisier
je me raccroche à la case départ
parce que je hais la mort
je participe déjà à l'aventure
en survolant mon impitoyable quotidien
je ne crains ni la
mer ni les nuages
mais plutôt le bruit des hélices
je m'éloignerai
pour un temps
mais je reviendrai
rapportant des paroles sur mesure
et des boutures de rêves que j'étalerai sur le rebord de
ma fenêtre
en ce moment je préfère
laisser éclore le présent
j'ai décidé que la journée pouvait bien commencer
sans moi
je ne suis plus disponible
je suis occupée à ériger un mur de lumière
autour d'une mort inévitable
et combien arrogante
une liberté
sauvage m'interpelle
je ne réponds pas
je reste assise au bord du lit à mimer la surdité
ma main ne répond plus à l'écriture
mes mots piétinent s'entredéchirent
puis s'en vont mourir au bout de ma folie passagère
je me recouche en
me disant que la journée peut bien galvauder autour de moi
pour aller ensuite refroidir au fond d'une tasse
ça ne me concerne plus
ça va trop
vite
j'ai le vertige
est-ce que je rêve
suis-je morte sans avertissement
le rideau tombe sous
une pluie de murmures en liberté
des rires éclatent sous les tanks
dans mon espace des masses informes se dessinent
et je suis obligée de les ordonner selon un rythme
tantôt égal
tantôt inégal
je fais face à
l'éternel retour du corps devenu fauve
j'ai appris à l'apprivoiser dès l'envol
cela éreinte quelque peu ma mémoire
me renvoie une brassée de pensées fraîchement cueillies
que je suspends toujours sur une corde à linge
pour faire chanter le vent
quand je respire
je fais attention à ne pas alerter le voisinage
ce truc en pièces détachées ne peut servir de sujet
de conversation
je ne fais que l'observer à travers mes hésitations
je prends une dernière gorgée de silence
avant que ne s'éteignent tous les mouvements de masse
qui gravitent autour d'un tout petit rien
cet épouvantable petit rien fait basculer les amours
et les haines
c'est effectivement une mise en scène
que le scénario n'avait pas prévue
je n'ai d'autre choix
que de faire quelques brèches
dans le pourquoi qui me pousse à étaler mon quotidien
dans un champ de vision tellement étroit
que ça ne laisse passer qu'un filet de voix
ceux d'à-côté
sont là à vouloir décomposer mon présent
pour en faire un objet de silence
je longe un long corridor du côté du passé simple
me réfugie en un lieu conçu pour absorber la grogne du jour
hélas la nuit
n'est pas venue hier
j'ai oublié de sonner
qu'importe d'autres nuits viendront
et s'ensuivra une déflagration que le monde n'a encore jamais connue
je sens que le temps
n'est plus à la fiction
mais plutôt à la lubrification des peaux desséchées
je ne suis plus à l'ordre du jour
dès que ma
nuit s'endort
je pratique le silence sans intention malfaisante
tout pareil à la mort
à ses moments hermétiques
c'est un peu comme
ces histoires qui n'intéressent personne
sauf la personne qui les raconte
mais elle pense qu'elle ne peut pas
parce qu'en réalité ce ne sont pas de vraies histoires
ce sont des souvenirs effarouchés
trop lointains pour être racontés
parfois le dimanche
dans mes moments de répit
j'étale tous mes mots sur le divan
je les livre à l'assaut des passants
sans cesse ils défilent
dans mon salon
parmi les cadavres mutilés du pouvoir
ensuite ils s'en retournent silencieusement à leur monotonie
je ne les revois plus
je ne suis là
qu'en passant
sur une surface ensoleillée
et ce qui est en noir n'est qu'illusion
ce jour parmi les
loups se dégrade
je m'absous à l'avance
en réfléchissant aux effets d'une digestion trop rapide
de la vie
de ses accoutumances
c'est peut-être
une autre histoire à dormir debout derrière un paravent
un sujet à la mode qui se promène en ascenseur
comme si les hauts et les bas ne faisaient plus partie de la famille
sans douleur sans
cris
je tente de me frayer un passage à travers les silences
et les mots qui ne se prononcent jamais
heureusement il y a les sourires de l'imaginaire
ils savent si bien transmettre la sève d'un froid à l'autre
surtout l'hiver
lorsque mes images
s'en vont expirer dans une phrase
je bascule dans une rêverie
ça rafraîchit le quotidien qui s'annonce brutal
je pose ensuite des
regards indécents sur le monde
par un miroir sans tain
cela me permet d'entrouvrir des portes
et d'en refermer d'autres
je peux ainsi énumérer
par leurs petits noms
toutes les portes ouvertes
et celles qui sont fermées
cette fonction renouvelle
le silence
lorsque je marche pieds nus sur la sellette
investie d'une mort amoureuse
figée entre
deux jours trop gris
je me fais du cinéma
en attendant que le discours réapparaisse
en attendant que les formes prennent corps
en attendant la promesse des chuchotements
des sueurs des légitimes défenses
des suffocations des abandons
et parfois des entorses
en attendant le lever
du rideau
je peux prendre le risque de parler de Dieu
pour éviter l'engourdissement
mais je pense que le temps n'est pas encore venu
je pourrais aussi parler de l'amour
toutefois je pense que ça peut attendre encore quelques jours
il y a bien quelques passages rouge feu passionné pour les urgences
ça peut faire périr d'un coup sec
ce n'est pas ce que j'envisage pour l'avenir
nous sommes jeudi
et la mort peut bien attendre
ce jour unique fait le tour sur lui-même
taquine les fantômes que j'emprisonne dans ma mémoire
ma douleur à l'os les agace
je fais semblant de trépasser un peu
cela me repose en paix
j'ai alors tout ce qu'il faut pour prendre parole
pour prendre pied quelque part au monde
je sais que tout n'est
que projection de ce qui n'évolue pas
ça s'agglutine aux neurones
comme un vieux microbe désenchanté
de plus
ça salit les rideaux
je lorgne parfois
du côté de la porte sans rien dire
sculptée à même mon ennui
il n'y a plus de tragédie
ce matin est en état de grâce
le temps fiévreux me parcourt en silence
je n'avais pas remarqué que je m'étais endormie
et maintenant je rêve
je songe à mes rêves inquiets
je m'inquiète
©
Éditions En Marge et Huguette Bertrand
Dépôt légal / 2e trimestre 1993; 2e édition : 2001, 66 p.
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