PERSONNAGES
PERSONNAGES
HENRI III, roi de France
CATHERINE DE MEDICIS, reine mère
HENRI DE LORRAINE, DUC DE GUISE
CATHERINE DE CLEVES, DUCHESSE DE GUISE
PAUL ESTUERT, COMTE DE SAINT-MEGRIN
NOGARET DE LA VALETTE, BARON D'EPERNON; ANNE D'ARQUES,
VICOMTE DE JOYEUSE (favoris du roi)
SAINT-LUC
BUSSY D'AMBOISE, favori du duc d'Anjou
BALZAC D'ENTRAGUES, plus souvent appelé ANTRAGUET
COME RUGGIERI, astrologue
SAINT-PAUL, aide de camp du duc de Guise
ARTHUR, page de madame la duchesse de Guise
BRIGARD, boutiquier
BUSSY-LECLERC, procureur; LA CHAPELLE-MARTEAU, maître
des comptes; CRUCE (ligueurs)
DU HALDE
GEORGES, domestique de Saint-Mégrin
MADAME DE COSSE; MARIE (femmes de madame la duchesse de Guise)
Un Page d'Antraguet
Un grand cabinet de travail chez Côme Ruggieri; quelques instruments de physique et de chimie; une fenêtre entr'ouverte au fond de l'appartement, avec un téléscope.
SCENE PREMIERERUGGIERI, puis CATHERINE DE MEDICIS
RUGGIERI, appuyé sur son coude, un livre d'astrologie ouvert devant lui; il y mesure des figures avec un compas; une lampe posée sur une table, à droite, éclaire la scène.
Oui!…cette conjuration me paraît plus puissante et plus sûre. (Regardant un sablier) Neuf heures bientôt…Qu'il me tarde d'être à minuit pour en faire l'épreuve? Réussirai-je enfin? parviendrai-je à évoquer un de ces génies que l'homme, dit-on, peut contraindre à lui obéir, quoiqu'ils soient plus puissants que lui?…Mais, si la chaîne des êtres créés se brisait à l'homme!…(Catherine de Médicis entre par une porte secrète; elle ôte son demi-masque noir, tandis que Ruggieri ouvre une autre volume, paraît comparer, et s'écrie:) Le doute partout!…
CATHERINEMon père…(Le touchant) Mon père!…
RUGGIERIQui?…Ah! Votre Majesté!…Comment, si tard, à neuf heures du soir, vous hasarder dans cette rue de Grenelle, si déserte et si dangereuse!
CATHERINEJe ne viens point du Louvre, mon père; je viens de l'hôtel de
Soissons, qui communique avec votre retraite par ce passage secret.
J'étais loin de m'attendre à l'honneur…
CATHERINEPardon, Ruggieri, si j'interromps vos doctes travaux; en toute autre circonstance, je vous demanderais la permission d'y prendre part…Mais ce soir…
RUGGIERIQuelque malheur?
CATHERINENon; tous les malheurs sont encore dans l'avenir. Vous-même avez tiré l'horoscope de ce mois de juillet, et le résultat de vos calculs a été qu'aucun malheur réel ne menaçait notre personne, ni celle de notre auguste fils, pendant sa durée…Nous sommes aujourd'hui au 20, et rien n'a démenti votre prédiction. Avec l'aide de Dieu, elle s'accomplira tout entière.
RUGGIERIC'est donc un nouvel horoscope que vous désirez, ma fille? Si vous voulez monter avec moi à la tour, vos connaissances en astronomie sont assez grandes pour que vous puissiez suivre mes opérations et les comprendre. Les constellations sont brillantes.
CATHERINENon, Ruggieri; c'est sur la terre que mes yeux sont fixés maintenant. Autour du soleil de la royauté se meuvent aussi des astres brillants et funestes; ce sont ceux-là qu'avec votre aide, mon père, je compte parvenir à conjurer.
RUGGIERICommandez, ma fille; je suis prêt à vous obéir.
CATHERINEOui,…vous m'êtes tout dévoué…Mais aussi ma protection, quoique ignorée de tous, ne vous est pas inutile…Votre réputation vous a fait bien des ennemis, mon père…
RUGGIERIJe le sais.
CATHERINELa Mole, en expirant, a avoué que les figures de cire à la ressemblance du roi, que l'on a trouvées sur l'autel, percées d'un poignard à la place du coeur, avaient été fournies par vous; et peut-être les mêmes juges qui l'ont condamné trouveraient-ils, sous les cendres chaudes encore de son bûcher, assez de feu pour allumer celui de Côme Ruggieri.
RUGGIERI, avec crainte
Je le sais,…je le sais.
CATHERINENe l'oubliez pas…Restez moi fidèle…et, tant que le ciel laissera à Catherine de Médicis existence et pouvoir, ne craignez rien. Aidez-la donc à conserver l'un et l'autre.
RUGGIERIQue puis-je faire pour Votre Majesté?
CATHERINED'abord, mon père, avez-vous signé la Ligue, comme je vous avais écrit de le faire?
RUGGIERIOui, ma fille; la première réunion des ligueurs doit même avoir lieu ici; car nul d'entre eux ne soupçonne la haute protection dont m'honore Votre Majesté…Vous voyez que je vous ai comprise et que j'ai été au delà de vos ordres.
CATHERINEEt vous avez compris aussi que l'écho de leurs paroles devait retentir dans mon cabinet, et non dans celui du roi?
RUGGIERIOui, oui…
CATHERINEEt maintenant, mon père, écoutez…Votre profonde retraite, vos travaux scientifiques, vous laissent peu de temps pour suivre les intrigues de la cour…Et, d'ailleurs, vos yeux, habitués à lire dans un ciel pur, perceraient mal l'atmosphère épaisse et trompeuse qui l'environne.
RUGGIERIPardon, ma fille!…les bruits du monde arrivent parfois jusqu'ici: je sais que le roi de Navarre et le duc d'Anjou ont fui la cour et se sont retirés, l'un dans son royaume, l'autre dans son gouvernement.
CATHERINEQu'ils y restent; ils m'inquiètent moins en province qu'à Paris… Le caractère franc du Béarnais, le caractère irrésolu du duc d'Anjou, ne nous menacent point de grands dangers; c'est plus près de nous que sont nos ennemis…Vous avez entendu parler du duel sanglant qui a eu lieu, le 27 avril dernier, près la porte Saint-Antoine, entre six jeunes gens de la cour; parmi les quatre qui ont été tués, trois étaient les favoris du roi.
RUGGIERIJ'ai su sa douleur; j'ai vu les magnifiques tombeaux qu'il a fait élever à Quélus, Schomberg et Maugiron; car il leur portait une grande amitié…Il avait promis, assure-t-on, cent mille livres aux chirurgiens, en cas que Quélus vînt en convalescence…Mais que pouvait la science de la terre contre les dix-neuf coups d'épée qu'il avait reçus?…Antraguet, son meurtrier, a du moins été puni par l'exil…
CATHERINEOui, mon père…Mais cette douleur s'apaise d'autant plus vite, qu'elle a été exagérée. Quélus, Schomberg et Maugiron ont été remplacés par d'Epernon, Joyeuse et Saint-Mégrin. Antraguet reparaîtra demain à la cour; le duc de Guise l'exige, et Henri n'a rien à refuser à son cousin de Guise. Saint-Mégrin et lui sont mes ennemis. Ce jeune gentilhomme bordelais m'inquiète. Plus instruit, moins frivole surtout que Joyeuse et d'Epernon, il a pris sur l'esprit de Henri un ascendant qui m'effraye…Mon père, il en ferait un roi.
RUGGIERIEt le duc de Guise?
CATHERINEEn ferait un moine, lui…Je ne veux ni l'un ni l'autre…Il me faut un peu plus qu'un enfant, un peu moins qu'un homme…Aurais-je donc abâtardi son coeur à force de voluptés, éteint sa raison par des pratiques superstitieuses, pour qu'un autre que moi s'emparât de son esprit et le dirigeât à son gré?…Non; je lui ai donné un caractère factice, pour que ce caractère m'appartînt…Tous les calculs de ma politique, toutes les ressources de mon imagination ont tendu là…Il fallait rester régente de la France, quoique la France eût un roi; il fallait qu'on pût dire un jour: «Henri III a regné sous Catherine de Médicis…» J'y ai réussi jusqu'à présent…Mais ces deux hommes!…
RUGGIERIEh bien, René, votre valet de chambre, ne peut-il préparer pour eux des pommes de senteur, pareilles à celles que vous envoyâtes à Jeanne d'Albret, deux heures avant sa mort?…
CATHERINENon…Ils me sont nécessaires: ils entretiennent dans l'âme du roi cette irrésolution qui fait ma force. Je n'ai besoin que de jeter d'autres passions au travers de leurs projets politiques, pour les en distraire un instant; alors je me fais jour entre eux; j'arrive au roi, que j'aurai isolé avec sa faiblesse, et je ressaisis ma puissance…J'ai trouvé un moyen. Le jeune Saint-Mégrin est amoureux de la duchesse de Guise.
RUGGIERIEt celle-ci?…
CATHERINEL'aime aussi, mais sans se l'avouer encore à elle-même, peut-être…Elle est esclave de sa réputation de vertu…Ils en sont à ce point où il ne faut qu'une occasion, une rencontre, un tête-à-tête, pour que l'intrigue se noue; elle-même craint sa faiblesse, car elle le fuit…Mon père, ils se verront aujourd'hui; ils se verront seuls.
RUGGIERIOù se verront-ils?
CATHERINEIci…Hier, au cercle, j'ai entendu Joyeuse et d'Epernon lier, avec Saint-Mégrin, la partie de venir faire tirer leur horoscope par vous…Dites aux deux premiers ce que bon vous semblera sur leur fortune future, que le roi veut porter à son comble, puisqu'il compte en faire ses beaux-frères…Mais trouvez le moyen d'éloigner ces jeunes fous…Restez seul avec Saint-Mégrin; arrachez-lui l'aveu de son amour; exaltez sa passion; dites-lui qu'il est aimé, que grâce à votre art, vous pouvez le servir; offrez-lui un tête-à-tête. (Montrant une alcôve cachée dans la boiserie) La duchesse de Guise est déjà là, dans ce cabinet si bien caché dans la boiserie, que vous avez fait faire pour que je puisse voir et entendre au besoin, sans être vue. Par Notre-Dame! il nous a déjà été utile, à moi pour mes expériences politiques, et à vous pour vos magiques opérations.
RUGGIERIEt comment l'avez-vous déterminée à venir?…
CATHERINE, ouvrant la porte du passage secret
Pensez-vous que j'aie consulté sa volonté?
RUGGIERIVous l'avez donc fait entrer par la porte qui donne dans le passage secret?
CATHERINESans doute…
RUGGIERIEt vous avez songé aux périls auxquels vous exposiez Catherine de Clèves, votre filleule!…L'amour du Saint-Mégrin, la jalousie du duc de Guise…
CATHERINEEt c'est justement de cet amour et de cette jalousie que j'ai besoin…M. de Guise irait trop loin, si nous ne l'arrêtions pas. Donnons-lui de l'occupation…D'ailleurs, vous connaissez ma maxime:
Il faut tout tenter et faire,
Pour son ennemi défaire.
Ainsi, ma fille, vous avez consenti à lui découvrir le secret de cette alcôve.
CATHERINEElle dort. Je l'ai invitée à prendre avec moi une tasse de cette liqueur que l'on tire de fèves arabes que vous avez rapportées de vos voyages, et j'y ai mêlé quelques gouttes du narcotique que je vous avais demandé pour cet usage.
RUGGIERISon sommeil a dû être profond; car la vertu de cette liqueur est souveraine.
CATHERINEOui…Et vous pourrez la tirer de ce sommeil à votre volonté?
RUGGIERIA l'instant, si vous le voulez.
CATHERINEGardez-vous en bien!
RUGGIERIJe crois vous avoir dit aussi qu'à son réveil toutes ses idées seraient quelque temps confuses, et que sa mémoire ne reviendrait qu'à mesure que les objets frapperaient les yeux.
CATHERINEOui…tant mieux! elle sera moins à même de se rendre compte de votre magie…Quant à Saint-Mégrin, il est, comme tous ces jeunes gens, superstitieux et crédule: il aime, il croira…D'ailleurs, vous ne lui laisserez pas le temps de se reconnaître. Vous devez avoir un moyen d'ouvrir cette alcôve, sans quitter cette chambre?
RUGGIERIIl ne faut qu'appuyer sur un ressort caché dans les ornements de ce miroir magique. (Il appuie sur le ressort, et la porte de l'alcôve se lève à moitié)
CATHERINEVotre adresse fera le reste, mon père, et je m'en rapporte à vous…Quelle heure comptez-vous?…
RUGGIERIJe ne puis vous le dire…La présence de Votre Majesté m'a fait oublier de retourner ce sablier, et il faudrait appeler quelqu'un.
CATHERINEC'est inutile; ils ne doivent pas tarder; voilà l'important…Seulement, mon père, je ferai venir d'Italie une horloge;…je la ferai venir pour vous…Ou plutôt, écrivez vous-même à Florence et demandez-la, quelque prix qu'elle coûte.
RUGGIERIVotre Majesté comble tous mes désirs…Depuis longtemps, j'en eusse acheté une, si le prix exorbitant qu'il faut y mettre…
CATHERINEPourquoi ne pas vous adresser à moi, mon père?…Par Notre-Dame! il ferait beau voir que je laissasse manquer d'argent un savant tel que vous…Non…Venez demain, soit au Louvre, soit à notre hôtel de Soissons, et un bon de notre royale main, sur le surintendant de nos finances, vous prouvera que nous ne sommes ni oublieuse ni ingrate. Dieu soit avec vous, mon père! (Elle remet son masque et sort par la porte secrète)
SCENE IIRUGGIERI, LA DUCHESSE DE GUISE, endormie
RUGGIERIOui, j'irai te rappeler ta promesse…Ce n'est qu'à prix d'or que je puis me procurer ces manuscrits précieux qui me sont si nécessaires…(Ecoutant) On frappe…Ce sont eux. (Il va refermer la porte de l'alcôve)
D'EPERNON, derrière le théâtre
Holà! hé!
RUGGIERIOn y va, mes gentilshommes, on y va.
SCENE III
RUGGIERI, D'EPERNON, SAINT-MEGRIN, JOYEUSED'EPERNON, à Joyeuse, qui entre appuyé sur une sarbacane et sur le bras de Saint-Mégrin
Allons, allons, courage, Joyeuse! Voilà enfin notre sorcier…Vive Dieu! mon père, il faut avoir des jambes de chamois et des yeux de chat-huant pour arriver jusqu'à vous.
RUGGIERIL'aigle bâtit son aire à la cime des rochers pour y voir de plus loin.
JOYEUSE, s'étendant dans un fauteuil
Oui; mais on voit clair pour y arriver, au moins.
SAINT-MEGRINAllons, allons, messieurs, il est probable que le savant Ruggieri ne comptait pas sur notre visite. Sans cela, nous aurions trouvé l'antichambre mieux éclairée…
RUGGIERIVous vous trompez, comte de Saint-Mégrin. Je vous attendais…
D'EPERNONTu lui avais donc écrit?
SAINT-MEGRINNon, sur mon âme; je n'en ai parlé à personne…
D'EPERNON, à Joyeuse
Et toi?
JOYEUSEMoi? Tu sais que je n'écris que quand j'y suis forcé…Cela me fatigue.
RUGGIERIJe vous attendais, messieurs, et je m'occupais de vous.
SAINT-MEGRINEn ce cas, tu sais ce qui nous amène.
RUGGIERIOui.
(D'Epernon et Saint-Mégrin se rapprochent de lui. Joyeuse se rapproche aussi, mais sans se lever de son fauteuil)
D'EPERNONAlors toutes tes sorcelleries sont faites d'avances; nous pouvons t'interroger, tu vas nous répondre?
RUGGIERIOui…
JOYEUSEUn instant, tête-Dieu!…(Tirant à lui Ruggieri) Venez ici, mon père…On dit que vous êtes en commerce avec Satan…Si cela était, si cet entretien avec vous pouvait compromettre notre salut,…j'espère que vous y regarderiez à deux fois, avant de damner trois gentilshommes des premières maisons de France?
D'EPERNONJoyeuse a raison, et nous sommes trop bons chrétiens!…
RUGGIERIRassurez-vous, messieurs, je suis aussi bon chrétien que vous.
D'EPERNONPuisque tu nous assures que ta sorcellerie n'a rien de commun avec l'enfer, eh bien, voyons, que te faut-il, ma tête ou ma main?…
RUGGIERINi l'une ni l'autre; ces formalités sont bonnes pour le vulgaire; mais, toi, jeune homme, tu es placé assez au-dessus de lui pour que ce soit dans un astre brillant entre tous les astres que je lise ta destinée…Nogaret de la Valette, baron d'Epernon…
D'EPERNONComment! tu me connais aussi, moi?…Au fait, il n'y a rien là d'étonnant…Je suis devenu si populaire!
RUGGIERI, reprenant
Nogaret de la Valette, baron d'Epernon, ta faveur passée n'est rien auprès de ce que sera ta faveur future.
D'EPERNONVive Dieu! mon père, et comment irai-je plus loin?…Le roi m'appelle son fils.
RUGGIERICe titre, son amitié seule te le donne, et l'amitié des rois est inconstante…Il t'appellera son frère, et les liens du sang le lui commanderont.
D'EPERNONComment! tu connais le projet du mariage…?
RUGGIERIElle est belle, la princesse Christine! Heureux sera celui qui la possédera!
D'EPERNONMais qui a pu t'apprendre?…
RUGGIERINe t'ai-je pas dit, jeune homme, que ton astre était brillant entre tous les astres?…Et maintenant à vous, Anne d'Arques, vicomte de Joyeuse; à vous que le roi appelle aussi son enfant.
JOYEUSEEh bien; mon père, puisque vous lisez si bien dans le ciel, vous devez y voir tout le désir que j'ai de rester dans cet excellent fauteuil, si toutefois cela ne nuit pas à mon horoscope…Non? Eh bien, allez, je vous écoute.
RUGGIERIJeune homme, as-tu songé quelquefois, dans tes rêves d'ambition, que la vicomté de Joyeuse pût être érigée en duché;…que le titre de pair qu'on y joindrait te donnerait le pas sur tous les pairs de France, excepté les princes du sang royal, et ceux des maisons souveraines de Savoie, Lorraine et Clèves?…Oui…Eh bien, tu n'as fait que pressentir la moitié de ta fortune…Salut à l'époux de Marguerite de Vaudemont, soeur de la reine!…Salut au grand amiral du royaume de France!…
JOYEUSE, se levant vivement
Avec l'aide de Dieu et de mon épée, mon père, nous y arriverons. (Lui donnant sa bourse) Tenez, c'est bien mal récompenser la prédiction de si hautes destinées; mais c'est tout ce que j'ai sur moi.
D'EPERNONDe par Dieu! tu m'y fais penser, et moi qui oubliais…(Il fouille à son escarcelle) Eh bien, des dragées à sarbacane, voilà tout…Je ne pensais plus que j'avais perdu à la prime jusqu'à mon dernier philippus…Je ne sais ce que devient ce maudit argent; il faut qu'il soit trépassé…Vive Dieu! Saint-Mégrin, toi qui es ami de Ronsard, tu devrais bien le charger de faire son épitaphe…
SAINT-MEGRINIl est enterré dans les poches de ces coquins de ligueurs…Je crois qu'il n'y a plus guère que là qu'on puisse trouver les écus à la rose et les doublons d'Espagne…Cependant il m'en reste encore quelques-uns, et si tu veux…
D'EPERNON, riant
Non, non, garde-les pour acheter de l'ellébore; car il faut que vous sachiez, mon père, que, depuis quelque temps, notre camarade Saint-Mégrin est fou…Seulement, sa folie n'est pas gaie…Cependant, il vient de me donner une bonne idée…Il faut que je vous fasse payer mon horoscope par un ligueur…Voyons, sur lequel vais-je vous donne un bon?…Aide-moi, duc de Joyeuse. Ce titre sonne bien, n'est-ce pas? Voyons, cherche…
JOYEUSEQue dis-tu de notre maître des comptes, La Chapelle-Marteau?…
D'EPERNONInsolvable…En huit jours, il épuiserait les trésors de Philippe II.
SAINT-MEGRINEt le petit Brigard?…
D'EPERNONBah!…un prévot de boutiquiers! il offrirait de s'acquitter en cannelle et en herbe à la reine.
RUGGIERIThomas Crucé?…
D'EPERNONSi je vous prenais au mot, mon père, vos épaules pourraient garder pendant quelque temps rancune à votre langue…Il n'est pas endurant.
JOYEUSEEh bien, Bussy Leclerc?
D'EPERNONVive Dieu….un procureur…Tu es de bon conseil, Joyeuse…(A Ruggieri) Tiens, voilà un bon de dix écus noble rose. Fais bien attention que la noble rose n'est pas démonétisée comme l'écu sol et le ducat polonais, et qu'elle vaut douze livres. Va chez ce coquin de ligueur de la part de d'Epernon et fais-toi payer; s'il refuse, dis-lui que j'irai moi-même avec vingt-cinq gentilshommes et dix ou douze pages…
SAINT-MEGRINAllons, maintenant que ton compte est réglé, je te rappellerai qu'on doit nous attendre au Louvre…Il faut rentrer, messieurs; partons!
JOYEUSETu as raison; nous ne trouverions plus de chaises à porteurs.
RUGGIERI, arrêtant Saint-Mégrin
Comment! jeune homme, tu t'éloignes sans me consulter!…
SAINT-MEGRINJe ne suis pas ambitieux, mon père; que pourriez-vous me promettre?
RUGGIERITu n'es pas ambitieux!…Ce n'est pas en amour du moins.
SAINT-MEGRINQue dites-vous, mon père! Parlez bas!
RUGGIERITu n'es pas ambitieux, jeune homme, et, pour devenir la dame de tes pensées, il a fallu qu'une femme réunît dans son blason les armes de deux maisons souveraines, surmontées d'une couronne ducale…
SAINT-MEGRINPlus bas, mon père, plus bas!
RUGGIERIEh bien, doutes-tu encore de la science?
SAINT-MEGRINNon…
RUGGIERIVeux-tu partir encore sans me consulter?
SAINT-MEGRINJe le devrais, peut-être…
RUGGIERIJ'ai cependant bien des révélations à te faire.
SAINT-MEGRINQu'elles viennent du ciel ou de l'enfer, je les entendrai…Joyeuse, d'Epernon, laissez-moi: je vous rejoindrai bientôt dans l'antichambre…
JOYEUSEUn instant, un instant!…ma sarbacane…De par sainte Anne! si j'aperçois une maison de ligueur à cinquante pas à la ronde, je ne veux pas lui laisser un seul carreau.
D'EPERNON, à Saint-Mégrin
Allons, dépêche-toi!…et nous te ferons bonne garde pendant ce temps. (Ils sortent.)
SCENE IV
RUGGIERI, SAINT-MEGRIN, puis LA DUCHESSE DE GUISE
SAINT-MEGRIN, poussant la porte
Bien, bien…(Revenant) Mon père… un seul mot… M'aime-t-elle?… Vous vous taisez, mon père… Malédiction!… Oh! faites…faites qu'elle m'aime! On dit que votre art a des ressources inconnues et certaines, des breuvages, des philtres! Quels que soient vos moyens, je les accepte, dussent-ils compromettre ma vie en ce monde et mon salut dans l'autre…Je suis riche. Tout ce que j'ai est à vous. De l'or, des bijoux; ah! votre science peut-être méprise ces trésors du monde! Eh bien, écoutez-moi, mon père! On dit que les magiciens quelquefois ont besoin, pour leurs expériences cabalistiques, du sang d'un homme vivant encore. (Lui présentant son bras nu) Tenez, mon père…Engagez-vous seulement à me faire aimer d'elle…
RUGGIERIMais es-tu sûr qu'elle ne t'aime pas?
SAINT-MEGRINQue vous dirai-je, mon père? jusqu'à l'heure du désespoir, ne reste-t-il pas au fond du coeur une espérance sourde?…Oui, quelquefois j'ai cru lire dans ses yeux, lorsqu'ils ne se détournaient pas assez vite…Mais je puis me tromper…Elle me fuit, et jamais je ne suis parvenu à me trouver seul avec elle.
RUGGIERIEt si tu y réussissais enfin?
SAINT-MEGRINCela étant, mon père!…son premier mot m'apprendrait ce que j'ai à craindre ou à espérer.
RUGGIERIEt bien, viens et regarde dans cette glace…On l'appelle le miroir de réflexion…Quelle est la personne que tu désires y voir?
SAINT-MEGRINElle, mon père!…
(Pendant qu'il regarde, l'alcôve s'ouvre derrière lui et laisse apercevoir la duchesse de Guise endormie)
RUGGIERIRegarde!
SAINT-MEGRINDieu!…vrai Dieu!…c'est elle!…elle, endormie! Ah! Catherine! (L'alcôve se referme) Catherine! Rien…(regardant derrière) Rien non plus par ici…Tout a disparu: c'est un rêve, une illusion…Mon père, que je la voie…que je la revoie encore!…
RUGGIERIElle dormait, dis-tu?
SAINT-MEGRINOui…
RUGGIERIEcoute: c'est surtout pendant le sommeil que notre pouvoir est plus grand…Je puis profiter du sien pour la transporter ici.
SAINT-MEGRINIci, près de moi?
RUGGIERIMais, dès qu'elle est réveillée, rappelle-toi que toute ma puissance ne peut rien contre sa volonté…
SAINT-MEGRINBien, mais hâtez-vous, mon père!…hâtez-vous!…
RUGGIERIPrends ce flacon; il suffira de le lui faire respirer pour qu'elle revienne à elle…
SAINT-MEGRINOui, oui; mais hâtez-vous…
RUGGIERIT'engages-tu par serment à ne jamais révéler?…
SAINT-MEGRINSur la part que j'espère dans le paradis, je vous le jure…
RUGGIERIEh bien, lis…(Tandis que Saint-Megrin parcourt quelques lignes du livre ouvert par Ruggieri, l'alcôve s'ouvre derrière lui; un ressort fait avancer le sofa dans la chambre, et la boiserie se referme) Regarde! (Il sort)
SCENE V
SAINT-MEGRIN, LA DUCHESSE DE GUISE SAINT-MEGRINElle!…c'est elle!…la voilà…(Il s'élance vers elle, puis s'arrête tout à coup) Dieu! j'ai lu que parfois des magiciens enlevaient au tombeau des corps qui, par la force de leurs enchantements, prenaient la ressemblance d'une personne vivante. Si…Que Dieu me protège! Ah!…rien ne change…Ce n'est donc pas un prestige, un rêve du ciel…Oh! son coeur bat à peine!…sa main…elle est glacée!…Catherine! réveille-toi: ce sommeil m'épouvante! Catherine!…Elle dort…Que faire?…Ah! ce flacon,…..j'oubliais…Ma tête est perdue!…(Il lui fait respirer le flacon)
LA DUCHESSE DE GUISEAh!…
SAINT-MEGRINOui, oui,…respire!…lève-toi!…parle, parle!…j'aime mieux entendre ta voix, dût-elle me bannir à jamais de ta présence, que de te voir dormir de ce sommeil froid.
LA DUCHESSE DE GUISEAh! que je suis faible!…(Elle se lève en s'appuyant sur la tête de Saint-Mégrin, qui est à ses pieds) J'ai dormi longtemps…Mes femmes…comment s'appellent-elles?…(Apercevant Saint-Mégrin) Ah! c'est vous, comte? (Elle lui tend la main)
SAINT-MEGRINOui…oui…
LA DUCHESSE DE GUISEVous!…mais pourquoi vous? Ce n'était pas vous que j'étais habituée à voir à mon réveil…Mon front est si lourd, que je ne puis y rassembler deux idées…
SAINT-MEGRINOh! Catherine, qu'une seule s'y présente, qu'une seule y reste!…celle de mon amour pour toi…
LA DUCHESSE DE GUISEOui,…oui,…vous m'aimez…Oh! depuis longtemps, je m'en suis aperçue… Et moi aussi, je vous aimais, et je vous le cachais… Pourquoi donc?…Il me semble pourtant qu'il y a bien du bonheur à le dire!…
SAINT-MEGRINOh! redis-le donc encore!…redis-le, car il y a bien du bonheur à l'entendre!…
LA DUCHESSE DE GUISEMais j'avais un motif pour vous le cacher…Quel était-il donc?… Ah!… ce n'était pas vous que je devais aimer…(Se levant, et oubliant son mouchoir sur le sofa) Sainte Mère de Dieu! aurais-je dit que je vous aimais?…Malheureuse que je suis!…mon amour s'est réveillée avant ma raison.
SAINT-MEGRINCatherine! n'écoute que ton coeur. Tu m'aimes! tu m'aimes!
LA DUCHESSE DE GUISEMoi? Je n'ai pas dit cela, monsieur le comte; cela n'est pas; ne
croyez pas que cela soit…C'était un songe,…le sommeil,… le…
Mais comment se fait-il que je sois ici?…Quelle est cette chambre?
…Marie!…Madame de Cossé!… Laissez-moi, monsieur de
Saint-Mégrin, éloignez-vous…
M'éloigner! et pourquoi?…
LA DUCHESSE DE GUISEO mon Dieu! mon Dieu! que m'arrive-t-il?…
SAINT-MEGRINMadame, je me vois ici, je vous y trouve, je ne sais comment…Il y a de l'enchantement, de la magie.
LA DUCHESSE DE GUISEJe suis perdue!…moi qui jusqu'à présent vous ai fui, moi que déjà les soupçons de M. de Guise, mon seigneur et maître…
SAINT-MEGRINM. de Guise!…mille damnations!…M. de Guise, votre seigneur et maître!…Oh! puisse-t-il ne pas vous soupçonner à tort…et que tout son sang…tout le mien…
LA DUCHESSE DE GUISEMonsieur le comte, vous m'effrayez.
SAINT-MEGRINPardon!…mais quand je pense que je pouvais vous connaître libre, être aimé de vous, devenir aussi votre seigneur et maître…Il me fait bien mal, M. de Guise; mais que mon bon ange me manque au jour du jugement si je ne le lui rends pas…
LA DUCHESSE DE GUISEMonsieur le comte!…Mais enfin…où suis-je? dites-le moi… Aidez-moi à sortir d'ici, à me rendre à l'hôtel de Guise, et je vous pardonne…
SAINT-MEGRINMe pardonner! et quel est donc mon crime?
LA DUCHESSE DE GUISEJe suis ici…et vous me le demandez…Vous avez profité de son sommeil pour enlever une femme qui vous est étrangère, qui ne peut vous aimer, qui ne vous aime pas, monsieur le comte…
SAINT-MEGRINQui ne m'aime pas!…Ah! madame, on n'aime pas comme j'aime, pour ne pas être aimé. J'en crois vos premières paroles, j'en crois…
LA DUCHESSE DE GUISESilence!
SAINT-MEGRINNe craignez rien.
JOYEUSE, dans l'antichambre
Vive Dieu!…nous sommes en sentinelle, et on ne passe pas…
LE DUC DE GUISE, derrière le théâtre
Tête-Dieu! messieurs, prenez garde, en croyant jouer avec un renard, d'éveiller un lion…
LA DUCHESSE DE GUISESainte Marie!…c'est la voix du duc de Guise!…où fuir? où me cacher?
SAINT-MEGRIN, s'élançant vers la porte
C'est le duc de Guise?…Eh bien…
LA DUCHESSE DE GUISEArrêtez, monsieur, au nom du ciel! vous me perdez.
SAINT-MEGRINC'est vrai…
(Il court à la porte, passe entre les deux anneaux de fer la barre qui sert de verrou)
RUGGIERI, entrant et prenant la duchesse par la main
Silence, madame…Suivez-moi…
(Il ouvre la porte secrète; la duchesse de Guise s'y élance, Ruggieri la suit; la porte se referme derrière eux)
LE DUC DE GUISE, avec impatience
Messieurs!…
D'EPERNONNe trouves-tu pas qu'il a un petit accent lorrain tout à fait agréable?…
SAINT-MEGRIN, se retournant
Maintenant, madame,…nous pouvons…Eh bien, où est-elle?…Tout cela ne serait-il pas l'oeuvre du démon? Que croire? Oh! ma tête! ma tête!…Maintenant, qu'il entre. (Il ouvre la porte)
LE DUC DE GUISE, entrant
J'aurais dû deviner, par ceux de l'antichambre, celui qui me ferait les honneurs de l'appartement…
SAINT-MEGRINNe vous en prenez qu'à la circonstance, monsieur le duc, si je ne profite pas de ce moment pour vous rendre tous ceux dont je vous crois digne…Cela viendra, je l'espère…
JOYEUSEComment, Saint-Mégrin, c'est le Balafré lui-même?
SAINT-MEGRINOui, oui, messieurs, c'est lui…Mais il se fait tard; partons! partons! (Ils sortent)
SCENE VII
LES MEMES, CRUCE; puis BUSSY-LECLERC, LA CHAPELLE-MARTEAU et BRIGARD
LE DUC DE GUISEC'est vous, Crucé? quelles nouvelles?
CRUCEMauvaises, monseigneur, mauvaises! rien ne marche,…tout dégénère.
Morbleu! nous sommes des conspirateurs à l'eau rose.
Comment cela?
CRUCEEh! oui…Nous perdons le temps en fadaises politiques; nous courons de porte en porte pour faire signer l'Union. Par saint Thomas! vous n'avez qu'à vous montrer, monsieur le duc; quand ils vous regardent, les huguenots sont de la Ligue…
LE DUC DE GUISEEst-ce que votre liste?…
CRUCETrois ou quatre cents zélés l'ont signée; cent cinquante politiques y ont mis leur parafe; une trentaine de huguenots ont refusé en faisant la grimace…Quant à ceux-là, morbleu! j'ai fait une croix blanche sur leur porte, et, si jamais l'occasion se présente de décrocher ma pauvre arquebuse qui est au repos depuis six ans…Mais je n'aurai pas ce bonheur-là, monseigneur; les bonnes traditions se perdent…Tête-Dieu! si j'étais à votre place…
LE DUC DE GUISEEt la liste?…
CRUCELa voici…Faites-en des bourres, monsieur le duc, et plus tôt que plus tard.
LE DUC DE GUISECela viendra, mon brave, cela viendra.
CRUCEDieu le veuille!…Ah! ah! voilà les camarades.
(Entrent Bussy-Leclerc, La Chapelle-Marteau et Brigard)
LE DUC DE GUISEEh bien, messieurs, la récolte a-t-elle été bonne?
BUSSY-LECLERCPas mauvaise; deux ou trois cents signatures, pour ma part; des avocats, des procureurs.
CRUCEEt toi, mon petit Brigard, as-tu fait marcher les boutiquiers?
BRIGARDIls ont tous signé.
CRUCE, lui frappant sur l'épaule
Vive Dieu! monsieur le duc, voilà un zélé. Tous ceux de l'Union peuvent se présenter à sa boutique, au coin de la rue Aubry-le-Boucher; ils y auront un rabais de trente deniers par livre sur tout ce qu'ils achèteront.
LE DUC DE GUISEEt vous, monsieur Marteau?
LA CHAPELLE-MARTEAUJ'ai été moins heureux, monseigneur…Les maîtres des comptes ont peur, et M. le président de Thou n'a signé qu'avec restriction.
LE DUC DE GUISEIl a donc ses fleurs de lis bien avant dans le coeur, votre président de Thou?…Est-ce qu'il n'a pas vu que l'on promet obéissance au roi et à sa famille?
LA CHAPELLE-MARTEAUOui; mais on se réunit sans sa permission.
LE DUC DE GUISEIl a raison, M. de Thou…Je me rendrai demain au lever de Sa Majesté, messieurs…Mon premier soin aurait dû être d'obtenir la sanction du roi, il n'aurait pas osé me la refuser…Mais, Dieu merci! il n'est point encore trop tard. Demain, je mettrai sous les yeux de Henri de Valois la situation de son royaume; je me ferai l'interprête de ses sujets mécontents. Il a déjà reconnu tacitement la Ligue; je veux qu'il lui nomme publiquement un chef.
LA CHAPELLE-MARTEAUPrenez garde, monseigneur! il n'y a pas loin du bassinet à la mèche d'un pistolet, et quelque nouveau Poltrot…
LE DUC DE GUISEIl n'oserait!…D'ailleurs, j'irai armé.
CRUCEQue Dieu soit pour vous et la bonne cause!…Cela fait, monseigneur, je crois qu'il sera temps de vous décider.
LE DUC DE GUISEOh! ma décision est prise depuis longtemps; ce que je ne décide pas en une heure, je ne le déciderai de ma vie.
CRUCEOui,…et, avec votre prudence, toute votre vie ne suffira peut-être pas à exécuter ce que vous aurez décidé en un quart d'heure…
LE DUC DE GUISEMonsieur Crucé, dans un projet comme le nôtre, le temps est l'allié le plus sûr.
CRUCETête-Dieu!…vous avez le temps d'attendre, vous; mais, moi, je suis pressé; et puisque tout le monde signe…
LE DUC DE GUISEOui…Et les douze mille hommes, tant Suisses que reîtres, que Sa Majesté vient de faire entrer dans sa bonne ville de Paris…ont-ils signé?…Chacun d'eux porte une arquebuse ornée d'une belle et bonne mèche, monsieur Crucé; sans compter les fauconneaux de la Bastille…Fiez-vous-en à moi pour marquer le jour; et, quand il sera venu…
BUSSY-LECLERCEh bien, que ferons-nous au Valois?
LE DUC DE GUISECe que lui promettait hier madame de Montpensier, en me montrant une paire de ciseaux: une troisième couronne.
BUSSY-LECLERCAinsi soit-il!…n'est-ce pas, mon vieux sorcier? car je présume que tu es de notre avis, puisque tu ne dis rien…
RUGGIERIJ'attendais l'occasion favorable de vous présenter une petite requête.
BUSSY-LECLERCLaquelle?
RUGGIERI, lui donnant le billet de d'Epernon
La voici…
BUSSY-LECLERCComment! un bon du d'Epernon…sur moi? C'est une plaisanterie.
RUGGIERIIl a dit que, si vous n'y faisiez pas honneur, il irait vous trouver, et le ferait acquitter lui-même…
BUSSY-LECLERCQu'il vienne, morbleu!…a-t-il oublié qu'avant d'être procureur, j'ai été maître d'armes au régiment de Lorraine?…Je crois que le cher favori est jaloux des statues qui ornent les tombeaux de Quélus et de Maugiron? Eh bien, qu'à cela ne tienne: nous le ferons tailler en marbre à son tour.
LE DUC DE GUISEGardez-vous-en bien, maître Bussy! Je ne voudrais pas, pour vingt-cinq de mes amis, ne pas avoir un tel ennemi…Son insolence recrute pour nous…Donne-moi ce billet, Ruggieri. Dix écus noble rose, c'est cent vingt livres tournois…Les voici.
BUSSY-LECLERCQue faites-vous donc, monseigneur?…
LE DUC DE GUISESoyez tranquille; quand le moment de régler nos comptes sera arrivé, je m'arrangerai de manière qu'il ne reste pas mon débiteur…Mais il se fait tard…A demain soir, messieurs. Les portes de l'hôtel de Guise seront ouvertes à tous nos amis; madame de Montpensier en fera les honneurs; et seront doublement bien reçus par elle ceux qui viendront avec la double croix! Ruggieri, reconduis ces messieurs. Ainsi, c'est dit; à demain soir, à l'hôtel de Guise.
CRUCEOui, monseigneur…(Ils sortent)
SCENE VIII
LE DUC DE GUISE, seul
(Il s'assied sur le sofa où la duchesse a oublié son mouchoir)
Par saint Henri de Lorraine! c'est un rude métier que celui que j'ai entrepris…Ces gens-là croient qu'on arrive au trône de France comme à un bénéfice de province. Le duc de Guise roi de France! c'est un beau rêve…Cela sera pourtant; mais, auparavant, que de rivaux à combattre! Le duc d'Anjou, d'abord;…c'est le moins à craindre; il est haï également du peuple et de la noblesse, et on le déclarerait facilement hérétique et inhabile à succéder…Mais, à son défaut l'Espagnol n'est-il pas là pour réclamer, à titre de beau-frère, l'héritage du Valois?…Le duc de Savoie, son oncle par alliance, voudra élever des prétentions. Un duc de Lorraine a épousé sa soeur…Peut-être y aurait-il un moyen: ce serait de faire passer la couronne de France sur la tête du vieux cardinal de Bourbon, et de le forcer à me reconnaître comme héritier…J'y songerai…Que de peines! de tourments!…pour qu'à la fin peut-être la balle d'un pistolet ou la lame d'un poignard…Ah! (Il laisse tomber sa main avec découragement; elle se pose sur le mouchoir oublié par la duchesse.) Qu'est cela?…Mille damnations! ce mouchoir appartient à la duchesse de Guise! voilà les armes réunies de Clèves et de Lorraine…Elle serait venue ici!…Saint-Mégrin!…O Mayenne! Mayenne! tu ne t'étais donc pas trompé! et lui…lui…(Appelant) Saint-Paul! (Son écuyer entre) Je vais…Saint-Paul! qu'on me cherche les mêmes hommes qui ont assassiné Dugast.